Ce que vivent les forces de l'ordre a Calais.  journal d'un CRS.  Au rassemblement, on nous demande une fois de plus de ne pas  dire ce qui se passe ici aux gens que l’on connaît. IL FAUT CACHER LA  VÉRITÉ comme l’argent qui leur est donné chaque jour, les 3 repas par  jour offerts, la nourriture distribuée directement au camp, les vêtements  souvent neufs, le fait qu’ils aient tous, je dis bien TOUS, des smartphones  dernière génération (ceux que l’on ne peut pas se payer en travaillant), les  soins gratuits à outrance - d’ailleurs je plains les pompiers du coin - le fait  qu’ils détruisent une partie de la nourriture qui leur est offerte car ils n’ont  pas ce qu’ils ont commandé…"     Une honte de les garder sur notre sol !   "La matinée a été longue. Très longue. Le manque de repos sur cette  mission commence à se faire sentir. Enchaînement incessant des services à différents horaires… De jour comme de nuit. Qu’il vente, qu’il pleuve,  qu’il neige… Enfin… Nous ressentons du dégoût à ne pouvoir faire du  travail de police. Nous sommes là et las.       En surveillance sur une bande d’arrêt d’urgence pendant six heures  (endroit où l’on dit que la durée de vie est calculée statistiquement à  moins de quinze minutes) constatant, impuissants, que les routiers de  tous les pays empruntant cette voie, se moquent de nous, policiers  présents… Ils débouchent sur ces voies rapides sans prendre gare aux  véhicules déjà sur cet axe, à toute allure, nous rasent sans ralentir,  s’engagent devant nos yeux sans respecter les règles de sécurité, les  règles de priorité ni le code de la route… Nous sommes frôlés par ces  semi-remorques lancés à plus de 90 km/h, ce qui rajoute au mauvais  temps, une dimension surréaliste. En d’autres endroits, nous jouons les  «cônes de Lübeck», ces fameux cônes en plastique orange aux bandes  blanches réfléchissantes, qui servent à matérialiser un accident, un  danger ou des travaux, posés devant des trous dans le grillage qui coûte  une fortune. À chaque trou bouché ou pas, un ou deux policiers restent là,  sous les caprices des éléments et du temps, à attendre une potentielle  attaque !      Les migrants viendront. Un sas de sécurité a été installé, des barrières  gigantesques de 4 ou 5 mètres de haut, distantes en parallèle d’un mètre  cinquante sur plus de 35 kilomètres… J’en suis loin, je pense. Chaque  jour, ils cassent en différents endroits, là où nous ne sommes pas ! Les  réparations elles aussi coûtent une fortune.      04:30 : réveil, puis nous arrivons à l’heure du repas.      13:20 ― Nous n’avons vu personne. Pas un migrant sur notre point. Le  temps de se restaurer, de reprendre la direction de notre hébergement,  déchargement de l’armement collectif et douche sans traîner.     15:15 ― Dans 8 heures, nous reprenons le service. La nuit prochaine,  nous travaillons. Ce soir, ce sera une prise de service à 23:30 pour  terminer (en théorie) à 07:00 du matin…      Arrive l’heure de reprendre le service. Les mines sont fatiguées. Le  bonjour jovial reste marqué d’une fatigue flagrante qui se lit de plus en  plus sur les visages, comme une écriture. Au rassemblement, la  température de la journée est donnée : quelques grenades lancées,  beaucoup d’activité sur les voies rapides, mais plus encore en soirée. En  fond sonore, une radio embarquée dans l’un des véhicules-recueil est  active : « sur le point Golf-Alfa-2, ils sont au contact. Ils lancent des barres  de fer et des pierres. Un de chez nous est touché légèrement. Avons  utilisé une dizaine de grenades MP7 [1]. » […]«Deux poids-lourds  accidentés à cause de blocs de béton sur les voies rapides. Les avons  dégagés. Demande renfort de 2 véhicules».       Pendant ce temps, nous est rappelé le cadre de l’utilisation du lanceur  de balles de défense. Le lanceur de 40 est une arme de défense  intermédiaire dotée d’un viseur point rouge non projeté. Il lance des balles  de caoutchouc et touche à plus de 50 mètres. Malgré tout, son utilisation  est très réglementée et contraignante. Il nous est rappelé également que  dans le cadre de notre travail, il est autorisé aux gens de nous prendre en  photo !         Anarchistes des groupes "NO BORDER"      Les «NO BORDER» [2] incitent les migrants à nous tendre des  embuscades (bien qu’ils n’aient pas besoin de conseil pour le faire) pour  prendre des photos et des vidéos pour dénoncer des “failles”dans notre  manière d’intervenir ou des images pour nous mettre en cause. Mais  surtout, ils espèrent faire un maximum de blessés dans nos rangs.      Le chargement de l’armement collectif se fait au cul du camion  armurerie. Des "blagounettes" sont lancées ici et là pour faire oublier que  nous serions mieux dans un lit bien chaud, dans nos foyers et non sous ce crachin permanent qui nous recouvre petit à petit…      Femmes et enfants ou parents, pour beaucoup, sont la pensée du  moment, mais seront relégués au second plan dans une minute ou deux.  Les rôles de chacun dans le VR [3] sont distribués. « Qui est habilité LBD  [4] ? » – « Moi » répond Julien. Comme les autres, je prends un LBD. Moi,  je dis : « Perso, je prends en compte le lanceur Cougar [5] ». Il lance des  grenades au coup par coup mais avec de l’habileté, il se manie très bien  et se recharge vite. Son bruit détonnant ressemble à celui d’un mortier. –  « OK » lance le chef de bord. « Qui veut des grenades à main ? » Elles  sont réparties dans les gilets tactiques (qui n’ont de tactique que le nom)  censés nous protéger de coups éventuels, absorber des chocs, mais  aussi permettre le transport de matériel supplémentaire. La répartition des grenades et conteneurs lacrymo faite, je m’emploie à mettre le gilet de  grenades pour le lanceur Cougar. Il est lourd. Il contient des grenades  avec un dispositif de retardement [6] pour les lancer à 50 mètres, d’autres  à 100 mètres. La fermeture est cassée. Sur les ondes, on apprend que les effectifs que nous allons relever sont pris à partie en de nombreux  endroits. Il va falloir faire vite.      Les jambières sont mises, les casques vont se visser sur nos têtes  rapidement… Le LBD et le Cougar sont alimentés d’une cartouche  chacun, prêts à être utilisés au besoin. À la radio, la station directrice ne  sait plus où donner de la tête. Il faut des renforts partout, sur presque tous  les points. Ordre nous est donné, bien que nous soyons en dynamique  cette nuit, de renforcer ponctuellement un point situé juste derrière le  camp des migrants : « la Jungle ».     00:15 ― À notre arrivée, l’atmosphère est tendue. Le bleu des  gyrophares inonde la nuit et se reflète sur nos visages à moitié protégés.  Les consignes sont prises. Nous voilà seuls. Deux VR montés de cinq  hommes chacun, casque sur la tête. À nos côtés, une vingtaine de  personnes viennent à notre rencontre. Certains sont en treillis camouflé,  bonnet ou cagoule noire. Ce sont les hommes et les femmes du collectif « Les Calaisiens en Colère » [7]. Ils tentent de protéger leurs biens, mais  donnent aussi de bonnes informations sur les événements passés ou à  venir, sans avoir peur, le cas échéant, de combattre aux côtés des Forces  de l’Ordre !      La semaine avant notre arrivée, «Les Calaisiens en Colère» ont  apporté une aide considérable aux collègues présents.     Assaillis de tous côtés, les policiers ont utilisé toutes leurs grenades et  se sont retrouvés face à des migrants armés de couteaux et barres de fer.      N’écoutant que leur courage, « Les Calaisiens en Colère » sont venus  se battre au coude à coude aux côtés des forces de l’ordre qui, bien  qu’ayant informé la hiérarchie qu’elles n’avaient plus de moyens  intermédiaires pour contenir les assauts répétés, ont reçu l’ordre de rester sur place.     Ça bouge sur un petit chemin plongé dans le noir complet, longeant la   voie rapide. Nous intervenons pour dégager des amas de barres de fer, de blocs de béton et je ne sais encore quels autres projectiles de fortune entassés et  abandonnés par un groupe de migrants qui voulaient les lancer sur les voies de  circulation.           01:20 ― La situation est calme pour nous. Les pompiers interviennent dans le  camp, escortés par une de nos patrouilles (5 hommes) pour secourir un individu blessé par arme blanche.     02:00 ― Au loin, des silhouettes traversent la petite route sur laquelle nous  sommes implantés en direction d’habitations civiles. Ici et là, sur les ondes  radio, on entend signaler des vagues de migrants de 40 ou 50 individus.     02:30 ― Les riverains et amis du Collectif quittent les lieux. Nous sommes  plongés dans le calme de la nuit, avec un éclairage faible.    02:45 ― Sur les ondes et partout alentours, on entend hurler que de  nombreux camions sont arrêtés, assaillis par des vagues de 50 migrants, dont  certains accidentés sur la voie rapide. À pied en courant, nous venons prêter  main forte à l’effectif originaire de l’information ; dessous, une multitude de  véhicules immobilisés, presque au contact les uns des autres qui,  miraculeusement, ne se sont pas percutés les uns les autres.     Pareil à des Gremlins, de « petits démons noirs » surgissent de toutes parts  des fourrés. Ils prennent d’assaut les cabines de poids lourds, armés de barres  de fer.     La Sécurité retirée, du haut du pont, quatre salves de 3 Cougars (soit 12  grenades) arrivent à mettre en fuite les assaillants qui se trouvent à 80 mètres.  Nous arrivons, malgré l’excitation collective, à ne toucher aucun camion avec  nos projectiles ! Une fois les assaillants repoussés par des effectifs venus en  renfort sur la voie rapide, le déblai des gravas peut commencer.     À notre tour, nous arrivons à bord du véhicule venu nous récupérer sur ce qui  ressemble à une « zone de guerre », zigzaguant entre les véhicules arrêtés et  des débris de toutes sortes. Sur les ondes, ordre nous est donné de remonter  sur le même axe pour prêter main forte aux collègues qui se trouvent en niveau  bas de grenades, à quelque 300 mètres plus haut. À leur hauteur, nous sautons  de notre véhicule encore en marche car nous constatons qu’un effectif se trouve  contre la rambarde de sécurité. Des projectiles arrivent à les atteindre.      Les objets sont jetés depuis une zone boisée sans que l’on puisse distinguer  les individus… Seuls des cris venant des fourrés dans des dialectes inconnus.     Parfois un NIQUE LA POLICE ou FUCK THE POLICE se mêle aux ALLAH  AKHBAR ! et à leur slogan favori : VIVE DAESH !      David, l’un de ceux que nous sommes venus appuyer par le tir, braque son  faisceau lumineux et me demande d’envoyer une MP7 (lacrymo) dans la  direction d’où il pense que partent les lancers. Avec 3 tirs de Cougar, j’arrive  enfin à saturer l’endroit et à mettre en fuite le petit groupe de perturbateurs. Le  vent nous est favorable. On en profite, mais les effets psychologiques ne sont  pas négligeables non plus. Juste au dessus, 300 mètres plus un groupe de 20 à 30 individus virulents, armés de barres de fer, prennent le temps de jeter des  panneaux de signalisation, des poteaux métalliques arrachés plus loin et des  poubelles par dizaines au milieu de la voie rapide. Nous progressons avec un  effectif de la section 3 : 2 Cougars et 2 agents munis de conteneurs lacrymo. La  progression se fait sous la protection de tirs Cougar. Les migrants ripostent avec des objets métalliques qui s’écrasent à nos pieds en formant des étincelles et  rajoutant des décibels au vacarme environnant. Certains sont presque au  contact.Visage barbu pour les uns, imberbe pour les autres, âge moyen de 20 à  30 ans. Robustes. Regards pleins de haine. Des yeux à la flamme meurtrière  nous font face.      Il nous faut prendre cette partie haute. Mais l’endroit d’où viennent les pierres  nous est caché par la végétation qui les protège. Avec le Cougar, le tir devient  tendu pour tenter de pénétrer l’épaisse végétation. Effet immédiat : ça les fait  reculer et descendre jusqu’à l’entrée du camp. Pendant que je m’occupe de  cette partie, les autres, derrière moi, protègent mes arrières et mon latéral.      La place devenue nôtre. Je me mets en protection avec le Cougar, le temps  que les collègues sortent les nombreux débris accumulés. En bas, une centaine d’individus (pour beaucoup masqués) vocifèrent, tendent les poings en notre  direction et des barres de fer de plus de 1,50 m. D’autres se sont regroupés  sous le pont, juste en-dessous de nous. Une bonne cinquantaine, qui attendent  en guet-apens et ramassent de nombreux projectiles. Un petit groupe de 5  individus rejoint les autres en courant, leur tendent les mains et se séparent à  droite et à gauche du camp.      L’évacuation des gravats n’étant pas terminée, je reste sur le point fort, ce qui  semble leur poser un problème quand tout à coup, venant de droite à l’entrée du  camp, des projectiles sont lancés vers nous pendant que d’autres assaillants  tentent de se rapprocher. Une vraie stratégie de guérilla. J’effectue un premier  tir en cloche. Mais la MP7 avec un DPR 100 mètres (dispositif de retardement) –  il ne me reste plus que ça dans le gilet – tombe juste derrière eux. Le vent ne  m’étant pas favorable, je décide de tirer en direction des pieds à 10 mètres  devant ceux qui arrivent au contact. Le tir parfaitement exécuté, repousse les  assaillants. Rechargé rapidement, j’utilise une seconde fois le Cougar contre le  groupe dont les projectiles arrivent jusqu’à nous. Je réussis à l’aide du rebond  sur un baraquement visé, à atteindre ma cible avant que les plots de lacrymo ne  soient expulsés hors du corps de la grenade. Un des individus tente de la saisir.  Trop tard. Boum !      Au passage, protégeant un groupe de chez nous venu en soutien sous le pont  pour couper l’assaut des migrants en leur direction, je tire une grenade qui  arrive droit sur un homme en train de jeter des pierres sur l’effectif d’en bas, le  percutant vers le visage. Le carton rouge étant brandi, ce dernier regagne les  vestiaires sans demander son reste.     La situation est maîtrisée sur le point maintenant tenu par d’autres effectifs de  chez nous.      Nous sommes requis par notre station directrice qui nous envoie en renfort  d’un équipage de l’autre côté du camp, endroit où nous avons commencé à  grenader en début de soirée. Sur les lieux, nous effectuons encore des tirs  sporadiques de MP7 sur des migrants qui nous arrivent dessus en courant et en hurlant.     06:50 ― La nuit se termine. Nous sommes relevés. Esprit calme. Une nuit  comme on aimerait passer plus souvent… (!)     La vacation suivante se révélera être beaucoup moins valorisante. Le  véhicule est posé sur un rond-point donnant vue sur 2 entrées du port, avec 2  effectifs au sol de 19:30 à 02:00 du matin. Un vent d’au moins 120 km/h et une  pluie battante n’épargnent même pas le dessous du pont juste à côté. En tout et  pour tout, un seul migrant est venu tenter sa chance sur notre point pendant que  de l’autre côté de la ville, des grenades tombent à foison.      J’en passe… C’est trop long.... Je suis fatigué..."             Type de lance-grenades utilisé par les Forces de l’Ordre.     > > > > > [2] Réseaux anarcho-libertaires transnationaux investis dans les luttes pour la liberté de circulation et l’abolition des frontières, contre les politiques de contrôle de  l’immigration. Apparition : 1999.     > > > > > [3] Véhicules-Recueil.      > > > > > [4] Lanceur de Balles de Défense (arme sublétale ou incapacitante, plus  connue sous le nom de « Flash-Ball », marque commercialisée par Verney-Carron).     > > > > > [5] Lance-grenade simple action de cal. 56 mm / portée : 50, 100 ou 200  mètres / poids : 3,7 kg.     > > > > > [6] Le DPR (Dispositif de Propulsion à Retard, réglé en fonction de la  longueur du lancement de la grenade).      > > > > > [7] Voir la page Facebook des « Calaisiens en Colère »